un soir au théâtre

« – Ce soir, je vais aux Célestins !», ai-je crié en me retournant au bout de l’impasse, à la copine de quatrième que je venais de quitter.

A peine rentrée chez moi, je me préparai en hâte, tout excitée à l’idée de cette soirée de Première, balayant des yeux quelques tirades de Racine que nous étudiions, pour me les remémorer.
Je regagnai rapidement le bus qui partit aussitôt.
Arrivée place des Célestins, un grand théâtre de pierre blanche orné de trois balcons extérieurs et de colonnades me faisait face. Le bâtiment évoquait la splendeur de la Renaissance Italienne. Je restais interdite par tant de beauté et de magnificence.
« -Les acteurs qui vont donner la représentation ce soir seront assurément des personnes extraordinaires pour goûter au privilège de jouer dans un tel endroit », pensai-je, alors que je pénétrai dans le théâtre.
Parvenue dans la grande salle, je ne sus où poser mes yeux, éblouie par tant de raffinement. D’épais rideaux de velours rouges bordaient la scène tandis qu’à ma droite et à ma gauche, de somptueux balcons dorés à la feuille d’or surplombaient la salle. De magnifiques peintures ornaient le plafond monumental. Je m’installai dans un confortable fauteuil rouge alors que l’ouvreuse passait entre dans les allées en agitant le programme.
Soudain, la lumière s’atténua plongeant en un instant la salle dans le noir. Un bruissement d’excitation parcourut alors l’assistance.
« – Tac…tac…tac… » entendis-je. Les rideaux disparurent lentement à droite et à gauche laissant place à un magnifique décor de tragédie d’inspiration grecque. Une jeune femme au teint diaphane, revêtue d’un péplos de lin écru, les cheveux cerclés par un jonc tressé s’avança vers moi. Enfoncée dans mon fauteuil, je faisais face à Phèdre, comme mon voisin et ma voisine, je sentais pourtant qu’elle me fixait avec insistance. A moins qu’elle ne fixa la salle tout entière ? Son regard d’une rare intensité, presque dur, exprimait une douleur telle que j’en ressentis de la gêne. Devant moi se tenait Phèdre, m’irradiant de ses vers. Oubliant presque la salle comble autour de moi, je tournai machinalement la tête vers ma voisine afin de vérifier si cette sensation se propageait, hors de moi. Celle-ci paraissait subjuguée par tant de talent.
« Phèdre ou l’art de déclarer sa flamme au féminin ! «  me souffla t-elle, avec une pointe d’admiration dans la voix.

« – Elle ne craint décidément ni le courroux de son époux, ni le déshonneur et puis quel tempérament impétueux, quelle audace ! «  lui murmurai-je, à mon tour.

Bien que ravagée par la passion criminelle qui la consumait tout entière, je l’enviai presque. Thésée parti, Phèdre déclamait son amour à son beau-fils, avec force habileté et conviction.
« …et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue, se serait avec vous retrouvée ou perdue.»
Ainsi s’achevèrent les supplications de Phèdre tandis que sur ses joues roulaient de grosses larmes. A cet instant, je ravalai les miennes. Jetant furtivement un coup d’œil à ma voisine, je constatai qu’elle triturait malgré elle un mouchoir de soie blanche.
La pièce se prolongea encore un moment mais je ne saurais en évaluer sa durée. Le temps me parut figé, comme suspendu, pendant cette parenthèse théâtrale qui m’emporta vers des rivages imaginaires aux contours imprécis et encore inexplorés  : le mythe. Je me laissais porter par les personnages prodigieusement incarnés. J’eus la sensation de vivre un rêve éveillé : mon corps était dans ce fauteuil vibrant silencieusement par tous ses pores tandis que mon esprit flottait au dessus de la scène, vagabondant au fil des tirades écrites par le dramaturge…
Mon état de grâce prit fin au son des applaudissements nourris de la salle.

Cette soirée fut un succès, ou plutôt un triomphe à la mesure des exigences du public lyonnais.
Les textes incontournables de Molière m’ont fourni d’heureuses occasions de retourner souvent au théâtre et d’applaudir de talentueux comédiens, qui, par leur interprétation magistrale livraient, intacte, toute la fougue et la verve de l’auteur.
Un jour, un Monsieur Jourdain m’a fait rire aux larmes.

Plus de trois cents ans après la disparition de Racine et de Molière, pour ne citer qu’eux, des directeurs de troupes charismatiques, des comédiens passionnés, des régisseurs de théâtre altruistes, continuent de faire vivre les œuvres des auteurs de théâtre classique et contemporain pour le plus grand bonheur du public.
Qu’ils soient remerciés pour cela, et longue vie au théâtre !